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thème du mois: l'Adolescence

Citation:

"Etre un adolescent, c'est pire qu'être un enfant parce que tu es conscient de tout ce qui t'arrive."

Michel Gosselin

L’âge du labyrinthe


Extrait du livre « 25-35 ans, l’âge du labyrinthe »
Edition Bayard Centurion (2005) - Collection Questions Débat

Entretien d’Isabelle Vial, journaliste au pèlerin, et de Françoise Sand psychothérapeute et conseillère conjugale et familiale au CLER (Centre de Liaison des Equipes de Recherche)

Isabelle Vial : Au fond, nous nous comporterions (les 25-35 ans) encore comme des enfants ...

Françoise Sand : D'une certaine façon, oui. La vie relationnelle adulte ne peut exister de façon satisfaisante qu'une fois découverte l'impossibilité de faire de l'autre un objet, de le garder sous son emprise. Toute progression demande d'ajuster des différences sans exiger de l'autre d'être conforme à tel ou tel modèle. Or l'enfance est caractérisée par la toute-puissance, liée à l'expérience d'une vie rattachée sans véritable distinction à celle de ses parents. Les enfants restent longtemps dans l'illusion qu'ils peuvent tout saisir, tout connaître, tout comprendre, comme leurs parents.
Quand on est parent, on vit aussi dans cette collusion: on sait mieux que l'enfant ce qui est bon pour lui. On le « couve». L' autonomisation passe par des limitations de ce fantasme. Toute l'intelligence de l'éducation consiste à conjuguer cette protection initiale indispensable avec l'émergence d'une liberté, source d'individualisation mais aussi de risques, qu'il faut encadrer. Or vos parents ont sans doute eu du mal à équilibrer ces deux pôles. Est-ce l'explication au marasme dans lequel se retrouvent aujourd'hui certains de leurs enfants? Les tentatives de suicide, la «défonce» par la drogue ou la vitesse, les maladies du mal-être, les troubles alimentaires ... Ces comportements sont liés à l'angoisse qui saisit certains lorsqu'ils découvrent qu'ils n'ont pas la capacité de trouver en eux-mêmes une issue, parce que, trop précocement, on leur a laissé croire qu'ils étaient capables de tout résoudre ou qu'on les a «cocoonés» indûment, sans poser assez de limites et d'interdits. Ils ont manqué de mises en garde, or la limite rassure. Ils se sentent insécurisés, non seulement du point de vue affectif car leur relation avec leurs parents a souvent été mouvementée, mais aussi au moment de décider d'un projet de vie, car leurs parents leur ont laissé croire durant toute leur enfance que c'était à eux, et rien qu'à eux, de décider.

I. V. : Mais ces hésitations ne s'expliquent-elles pas aussi par l'agitation qui caractérise notre époque?

F. S. : Grâce aux progrès techniques, nous vivons effectivement une accélération de notre manière de vivre. Quelle que soit la distance, on peut tout voir en temps réel. Tout devient accessible presque immédiatement. La technique nous permet d'effectuer toutes les tâches de plus en plus rapidement. Votre génération a été élevée avec plusieurs postes de télévision à la maison, un téléphone fixe et plusieurs téléphones mobiles, Internet et des écrans allumés en permanence. À tout moment, occupé par une activité, vous vous trouvez requis par une nouvelle sollicitation. Cette façon d'être toujours «sur la brèche », de s'éparpiller, de mener plusieurs actions en même temps vous a modelés. Elle a pu rendre difficile la communication avec vous-mêmes, la prise de conscience de vos émotions. L'intériorité est nécessaire pour ne pas se laisser aspirer par cette effervescence. C'est encore plus difficile pour les garçons que pour les filles: elles parviennent mieux à gérer deux préoccupations différentes en même temps alors qu'un homme, quand il est pris dans une action, s'y engage tout entier.
Ajoutons à ces phénomènes que la précocité est prônée comme un signe de réussite. La rapidité et la précocité procurent une ivresse très profonde, elles donnent l'impression de maîtriser le cours des choses. La société vous stimule constamment à aller plus vite, à recevoir plus de messages simultanément. Il vous semble plus grisant de conduire à 150 kilomètres heure que de «traînasser» à 90.

L’adolescence en question





"Adolescence"
Œuvre du Sculpteur Jules Herbays (1866-1940)
élève de
Jef Lambeaux
(1852-1908)






Extrait de la revue Philosophie Magazine, n°10, Juin 2007

Propos de Jean-Claude Quentel,
Psychologue clinicien et professeur à l'Université de Rennes II au Département des
sciences du langage



L’enfant peut connaître la souffrance au même titre que l'adolescent et l'adulte, mais pas de crise existentielle au sens propre; il représente plus un enjeu existentiel pour les adultes qui l'entourent. L’adolescence est, en revanche, le moment où on voit surgir la crise existentielle. C'est même l'âge par excellence de la crise, où l'homme inaugure, tant du point de vue subjectif que social, le dépassement d'un état de totale dépendance en même temps que la confrontation à soi-même. La forme sous laquelle cette crise se manifeste est cependant fonction de la place que la société réserve à l'enfance et à l'adolescence. Et on imagine bien que, dans une société comme la nôtre où l'enfance est l'objet d'un investissement sans précédent, sous la forme contradictoire d'une demande précoce d'autonomie et d'une très forte protection, il soit d'autant plus difficile pour l'adolescent de s'en arracher.

Quels sont les traits spécifiques de la crise de l'adolescence ? Aujourd'hui quels en sont les symptômes les plus manifestes? C'est d'abord le suicide qui inquiète: son taux est en régulière augmentation, bien que la mortalité soit faible au regard de ce qui se passe en fin de vie, par exemple. En fait, l'adolescent ne cherche pas sa disparition à travers le suicide, mais une confrontation à un réel qui paraît d'autant plus lui échapper qu'il se voit de plus en plus tardivement en mesure d'assumer des responsabilités sociales. Le suicide répond au vécu prégnant de l'absence de consistance de son être. À travers cet acte, l'adolescent vient en quelque sorte expérimenter la vacuité de son existence, ce que la philosophie appelle la « contingence". Au-delà du suicide, le moment de l'adolescence connaît des formes de mises à l'épreuve de soi-même qui semblent plus alarmantes qu'auparavant. Les prises de risque ont toujours existé à cet âge, et il est pour une part normal et nécessaire que l'adolescent essaie de mesurer ses propres limites. Mais ces comportements ont dorénavant ceci de particulier qu'ils se déroulent dans des domaines échappant totalement au monde des adultes, comme dans les rave-parties, par exemple. Du coup, l'adolescent ne trouve plus dans son environnement de quoi encadrer ces expérimentations et les éventuels dérapages qu'ils entraînent. De la même manière, on peut comprendre une autre conduite inquiétante: l'anorexie. Elle concerne essentiellement les filles mais aussi de plus en plus de garçons. Ces expérimentations s'offrent pour l'adolescent comme une possibilité de démontrer qu'il exerce un contrôle sur lui-même, une maîtrise de soi, en même temps qu'une emprise sur son entourage.

L’adolescence est incontestablement l'âge des premières crises existentielles. On peut surtout soutenir qu'elle est au principe de la crise existentielle, telle que l'homme va pouvoir la connaître tout au long de sa vie : ce qu'éprouve l'adolescent, c'est une forme de division, de distance avec soi-même, un conflit interne entre l'enfant qu'il était naguère (et qu'il continue malgré tout d'être: l'homme ne cesse, jusqu'à la fin de ses jours, de porter son enfance en lui) et l'adulte qu'il est dorénavant, du moins virtuellement (puisqu'il ne lui est pas permis de mettre à l'épreuve les capacités nouvelles dont il dispose). Un tel conflit ne s'extériorise pas nécessairement dans des rapports difficiles avec l'entourage, mais il trouve matière à s'exercer dans les relations dans lesquelles le jeune entre, et aussi dans les conditions de vie qui lui sont faites. Dessaisi de son enfance, il ne peut donner de consistance à son être que dans la confrontation avec son entourage et la société. Or plus la société elle-même se cherche, moins elle aide l'adolescent à se trouver. Celui-ci a, dès lors, d'autant plus de peine à opposer au sentiment de son inconsistance un soi étayé sur des repères qui tiennent et qui s'élaborent dans des relations fiables, riches d'avenir.

Création sociale, l'adolescence constitue en fin de compte le prototype même de l'effacement d'un seuil et des rites de passage qui l'accompagnaient. Surtout, elle s'articule aujourd'hui autour d'un paradoxe de plus en plus fort: d'une part, au nom d'une outrageante confusion entre le mineur et l'enfant, l'adolescent est de plus en plus ravalé au rang de ce dernier; d'autre part, autant on protège l'enfant, autant on exige de l'adolescent, d'un point de vue légal notamment, d'assumer une responsabilité dont on lui refuse les moyens. Il y a indéniablement là de quoi accentuer la division et l'étrangeté de son être.

Epreuves de l'adolescent



"Traces corporelles"
Œuvre de 2006 de la jeune artiste
en arts plastiques
Cynthia Coulombe Bégin
(1984)




Extrait de la revue le journal des psychologues, n°245, Mars 2007

Propos de Pierre Benghozi, Médecin chef du service de psychiatrie de l’enfant, de l’adolescent et de la famille au CH de Pierrefeu, à Hyères

Crise de l'adolescence, adolescence en crise, ou adolescence catastrophe?

L’évènement adolescence mobilise la capacité de la fonction contenante groupale familiale de contenir le processus de croissance de l'adolescence. La vulnérabilité des liens est l'expression des avatars de la transmission généalogique qui s'actualisent ou se réactualisent à l'occasion de l'adolescence. Je définis la crise comme une mise en tension du maillage des liens de filiation et d'affiliation, menaçant jusqu'à un seuil critique l'intégrité du maillage contenant groupal généalogique.
Soit la maille tient soit elle ne tient pas, et c'est la rupture. Soit la rupture est stoppée, sinon c'est la déchirure du maillage. Dans cette perspective métaphorique, je différencie trois modalités cliniques évolutives : crise de l'adolescence, adolescence en crise et l'adolescence catastrophe.
La crise d'adolescence est ce processus de croissance inscrit naturellement dans le cycle de vie individuel et généalogique, lorsque les compétences du contenant groupal familial peuvent contenir ce travail de transformation de la contenance individuelle. Je ne fais que citer, ici, l'importance des contenants communautaires culturels et sociaux, des configurations mythiques et du travail de ritualisation dans l'étayage réciproque des processus de passage et de transformation adolescente. L'adolescent est en crise lorsque la fonction contenante familiale est défaillante à assurer l'étayage du changement de contenance individuelle. Le contenant est troué, il y a une rupture de maille, mais des mécanismes défensifs maintiennent suffisamment l'intégrité du contenant.
L'évènement adolescence fait, ici, irruption traumatique par effraction de la contenance psychique.
Cela se fait au prix de la fonction remaillante assurée par le « porte-symptôme » adolescent. La production de symptômes dont l'adolescent est porteur est donc une forme de remaillage des contenants familiaux troués. Le remaillage assure un stoppage, évitant l'extension de la béance. À la famille adolescente en crise correspond une souffrance groupale familiale. Celle-ci se traduit par l'adolescent en crise à la suite d'une défaillance dans l'élaboration de sa propre contenance psychique et se manifeste dans les anamorphoses de son image du corps. Nous sommes, ainsi, sollicités comme thérapeutes, lors des manifestations symptomatiques individuelles remaillant le contenant familial en souffrance. Cela se parle par le corps, (anorexie, boulimie, scarifications ... ), cela se parle par des agirs (auto, hétéragressif) de l'adolescent.
Ces expressions portées par l'adolescent sont l'expression des mécanismes de défense à la fois individuels et groupaux visant à un remaillage des contenants troués.
Ce sont là les symptômes d'une dynamique de remaillage de contenant. Au-delà, s'il y a déchirure du contenant familial généalogique, c'est ce que j'appelle un démaillage catastrophique. Les tentatives de réaménagement psychique secondaires à la rupture de maille ne suffisent pas à stopper le démaillage. Il ya une déchirure de contenant qui ne tend pas à s'interrompre. C'est le démaillage catastrophique. Le contenant familial est implosé ou explosé. Le « porte-symptôme » adolescent ne suffit plus à assurer un équilibre de l'économie psychique du groupe familial. Des symptômes de décontenancement généalogique vont se manifester, portés par différents membres du groupe familial. Leur mode d'expression peut se traduire au niveau psychique, au niveau somatique, mais aussi au niveau d'une déstructuration du lien social. J’emploie le terme « catastrophe » dans une double acception. Celle de W. Bion, au sens d'une « attaque des liens » et des contenants psychiques, et celle au sens de R. Thom d'un processus spontanément irréversible au-delà d'un seuil critique. Nous ne sommes plus dans la crise d'adolescence mais dans l'adolescence catastrophique.
Le mode d'expression symptomatique de l'adolescent ne suffit même plus, il y a un déferlement symptomatique qui témoigne de l'effraction narcissique groupale. L'hémorragie narcissique en rapport avec un contenant déchiré se retrouve dans ces familles catastrophes, avec des relais de symptômes qui touchent plusieurs membres de la famille sans qu'aucun ne semble suffire à remailler la béance du trou de contenant.