Epreuves de l'adolescent



"Traces corporelles"
Œuvre de 2006 de la jeune artiste
en arts plastiques
Cynthia Coulombe Bégin
(1984)




Extrait de la revue le journal des psychologues, n°245, Mars 2007

Propos de Pierre Benghozi, Médecin chef du service de psychiatrie de l’enfant, de l’adolescent et de la famille au CH de Pierrefeu, à Hyères

Crise de l'adolescence, adolescence en crise, ou adolescence catastrophe?

L’évènement adolescence mobilise la capacité de la fonction contenante groupale familiale de contenir le processus de croissance de l'adolescence. La vulnérabilité des liens est l'expression des avatars de la transmission généalogique qui s'actualisent ou se réactualisent à l'occasion de l'adolescence. Je définis la crise comme une mise en tension du maillage des liens de filiation et d'affiliation, menaçant jusqu'à un seuil critique l'intégrité du maillage contenant groupal généalogique.
Soit la maille tient soit elle ne tient pas, et c'est la rupture. Soit la rupture est stoppée, sinon c'est la déchirure du maillage. Dans cette perspective métaphorique, je différencie trois modalités cliniques évolutives : crise de l'adolescence, adolescence en crise et l'adolescence catastrophe.
La crise d'adolescence est ce processus de croissance inscrit naturellement dans le cycle de vie individuel et généalogique, lorsque les compétences du contenant groupal familial peuvent contenir ce travail de transformation de la contenance individuelle. Je ne fais que citer, ici, l'importance des contenants communautaires culturels et sociaux, des configurations mythiques et du travail de ritualisation dans l'étayage réciproque des processus de passage et de transformation adolescente. L'adolescent est en crise lorsque la fonction contenante familiale est défaillante à assurer l'étayage du changement de contenance individuelle. Le contenant est troué, il y a une rupture de maille, mais des mécanismes défensifs maintiennent suffisamment l'intégrité du contenant.
L'évènement adolescence fait, ici, irruption traumatique par effraction de la contenance psychique.
Cela se fait au prix de la fonction remaillante assurée par le « porte-symptôme » adolescent. La production de symptômes dont l'adolescent est porteur est donc une forme de remaillage des contenants familiaux troués. Le remaillage assure un stoppage, évitant l'extension de la béance. À la famille adolescente en crise correspond une souffrance groupale familiale. Celle-ci se traduit par l'adolescent en crise à la suite d'une défaillance dans l'élaboration de sa propre contenance psychique et se manifeste dans les anamorphoses de son image du corps. Nous sommes, ainsi, sollicités comme thérapeutes, lors des manifestations symptomatiques individuelles remaillant le contenant familial en souffrance. Cela se parle par le corps, (anorexie, boulimie, scarifications ... ), cela se parle par des agirs (auto, hétéragressif) de l'adolescent.
Ces expressions portées par l'adolescent sont l'expression des mécanismes de défense à la fois individuels et groupaux visant à un remaillage des contenants troués.
Ce sont là les symptômes d'une dynamique de remaillage de contenant. Au-delà, s'il y a déchirure du contenant familial généalogique, c'est ce que j'appelle un démaillage catastrophique. Les tentatives de réaménagement psychique secondaires à la rupture de maille ne suffisent pas à stopper le démaillage. Il ya une déchirure de contenant qui ne tend pas à s'interrompre. C'est le démaillage catastrophique. Le contenant familial est implosé ou explosé. Le « porte-symptôme » adolescent ne suffit plus à assurer un équilibre de l'économie psychique du groupe familial. Des symptômes de décontenancement généalogique vont se manifester, portés par différents membres du groupe familial. Leur mode d'expression peut se traduire au niveau psychique, au niveau somatique, mais aussi au niveau d'une déstructuration du lien social. J’emploie le terme « catastrophe » dans une double acception. Celle de W. Bion, au sens d'une « attaque des liens » et des contenants psychiques, et celle au sens de R. Thom d'un processus spontanément irréversible au-delà d'un seuil critique. Nous ne sommes plus dans la crise d'adolescence mais dans l'adolescence catastrophique.
Le mode d'expression symptomatique de l'adolescent ne suffit même plus, il y a un déferlement symptomatique qui témoigne de l'effraction narcissique groupale. L'hémorragie narcissique en rapport avec un contenant déchiré se retrouve dans ces familles catastrophes, avec des relais de symptômes qui touchent plusieurs membres de la famille sans qu'aucun ne semble suffire à remailler la béance du trou de contenant.

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