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thème: la Volonté

Citation:

"The possible is not what you can do but what you want to do."

Ian Fleming

Le pouvoir inné de la volonté




Willpower
Oeuvre de 2001 du peintre Zambien
Kenneth Zenzele Chulu
(1967)





Extrait de l'œuvre de Lucrèce (98-55 avant J.C.)
"De la nature des choses (De natura rerum)"
Livre II - Traduction Henri Clouard

Les atomes descendent bien en droite ligne dans le vide, entraînés par leur pesanteur ; mais il leur arrive, on ne saurait dire où ni quand, de s'écarter un peu de la verticale si peu qu'à peine peut-on parler de déclinaison. Sans cet écart, tous, comme des gouttes de pluie, ne cesseraient de tomber à travers le vide immense ; il n'y aurait point lieu à rencontres, à chocs, et jamais la nature n'eût pu rien créer.

Si l'on pense que de ces atomes, les plus lourds, emportés plus vite en ligne droite à travers le vide, tombent d'en haut sur les plus légers et produisent ainsi des chocs d'où résultent les mouvements générateurs, on se fourvoie bien loin de la vérité. Ce qui tombe dans l'eau ou dans l'air doit sans doute accélérer sa chute en proportion de sa pesanteur, parce que les éléments de l'eau et ceux de l'air subtil ne peuvent opposer même résistance à tous les corps et cèdent plus vite à la pression des plus pesants. Mais à aucun corps, en nul point, dans nul moment, le vide ne peut cesser, comme le veut sa nature, de céder. Aussi tous les atomes doivent, à travers le vide inerte, être emportés d'une vitesse égale, malgré l'inégalité de leurs pesanteurs.

Jamais donc sur les plus légers ne tomberont les plus lourds, ni ne produiront d'eux-mêmes, avec des chocs, les mouvements divers au moyen desquels peut opérer la nature. C'est pourquoi, je le répète, il faut que les atomes s'écartent un peu de la verticale, mais à peine et le moins possible. N'ayons pas l'air de leur prêter des mouvements obliques, que démentirait la réalité. C'est en effet une chose manifeste et dont l'oeil nous instruit, que les corps pesants ne peuvent d'eux-mêmes se diriger obliquement lorsqu'ils tombent, cela est visible à chacun mais que rien ne dévie en quoi que ce soit de la verticale, qui serait capable de s'en rendre compte? Enfin, si tous les mouvements sont enchaînés dans la nature, si toujours d'un premier naît un second suivant un ordre rigoureux ; si, par leur déclinaison, les atomes ne provoquent pas un mouvement qui rompe les lois de la fatalité et qui empêche que les causes ne se succèdent à l'infini ; d'où vient donc cette liberté accordée sur terre aux êtres vivants, d'où vient, dis-je, cette libre faculté arrachée au destin, qui nous fait aller partout où la volonté nous mène?

Nos mouvements peuvent changer de direction sans être déterminés par le temps ni par le lieu, mais selon que nous inspire notre esprit lui-même. Car, sans aucun doute, de tels actes ont leur principe dans notre volonté et c'est de là que le mouvement se répand dans les membres. Ne vois-tu pas qu'au moment où s'ouvre la barrière, les chevaux ne peuvent s'élancer aussi vite que le voudrait leur esprit lui-même? Il faut que de tout leur corps s'anime la masse de la matière, qui impétueusement portée dans tout l'organisme, s'unisse au désir et en suive l'élan. Tu le vois donc, c'est dans le coeur que le mouvement a son principe; c'est de la volonté de l'esprit qu'il procède d'abord, pour se communiquer de là à tout l'ensemble du corps et des membres. Rien de semblable ne se passe, quand un choc nous atteint et que la violence d'une force étrangère nous fait avancer. En ce cas, en effet, toute la masse matérielle de notre corps se trouve évidemment entraînée, emportée malgré nous et n'est enfin arrêtée dans tous nos membres que par le frein de la volonté. Tu vois maintenant qu'en dépit de la force étrangère qui souvent nous oblige à marcher malgré nous-mêmes, nous emporte et nous précipite, il y a pourtant en nous quelque chose capable de combattre et de résister. C'est ce quelque chose dont les ordres meuvent la masse de la matière dans notre corps, dans nos membres, la refrènent dans son élan et la ramènent en arrière pour le repos.

C'est pourquoi aux atomes aussi nous devons reconnaître la même propriété : eux aussi ont une autre cause de mouvement que les chocs et la pesanteur, une cause d'où provient le pouvoir inné de la volonté, puisque nous voyons que rien de rien ne peut naître. La pesanteur, en effet, s'oppose à ce que tout se fasse par des chocs, c'est-à-dire par une force extérieure. Mais il faut encore que l'esprit ne porte pas en soi une nécessité intérieure qui le contraigne dans tous ses actes, il faut qu'il échappe à cette tyrannie et ne se trouve pas réduit à la passivité : or, tel est l'effet d'une légère déviation des atomes, dans des lieux et des temps non déterminés.

The strength of the will



From the book "On Foot Through Africa"
Orion Paperback Edition published in 1995 by Orion Books Ltd.


The Guinness Book of Records has a set of rules defining the walk around the world: you must begin and finish in the same place, cross four continents and cover at least 26,400 kilometres. Two men have done it, stopping as I have done and working between walks, but no women.
My Transworld Walk began at John O'Groats when I was sixteen. With my hair in dreadlocks and a hamster in my pack I walked 1,600 kilometres to Land's End in forty-nine days; an average of forty kilometres a day.
Two years later I walked across America from New York to Los Angeles. I was eighteen and it was my first experience of paranoia. At every town, it seemed, my sponsor threatened to pull out. But I did the 5 ,600 kilometres in 151 days; an average, again, of forty kilometres a day.
Australia was next. 5,100 kilometres from Sydney to Perth, in a planned 150 days. I spent two years getting the finance together, but on the eve of the walk my main sponsor called me up and said, 'Hello Ffyona. I've been in contact with our Australia office who are running a promotional event which clashes with yours. I'm afraid we're going to pass on this opportunity.' In short, I didn't have enough money to walk across the continent at forty kilometres a day, so I walked eighty kilometres.
The toughest part of that journey was the 1,600 kilometres across the Nullarbor Plain. It was — the training ground the mental training ground — for Africa. I learned never to think of the end of the journey or even the end of the day.
My two successful predecessors had crossed Europe, Asia, Australia, and America. I decided to substitute Africa for Asia; I like to walk from one end of a continent to the other and too many parts of Asia were impassable.
My good friend Anthony Willoughby suggested I take the old explorers' route, Cape Town to Cairo. Drawing a straight line between the two, I didn't have to be Foreign Secretary to foresee a few complications: there was a major war in Sudan for a start. But I took the view that I would just have to hang loose and be ready to sidestep the hot spots when they ignited.
After some research into water and food availability, I discovered there were several long stretches where there wasn't likely to be much of either. I would need back-up. I am not a traveller; I do not wander where the fancy takes me. My expeditions are more focused. The planned route covered 10,000 kilometres (6,300 miles), which would take me a year to walk at my usual speed. I had never been to Africa and I didn't want to recce it: if you don't know how bad it can get you always think tomorrow will be better.
I decided on a vehicle and two drivers, which I hired from One Ten Expeditions, a company specializing in expedition support. I paid for a fully equipped Land Rover, fuel, documents and drivers' flights, wages and food for a year. My office back-up came in the form of Luly Thomson, who had been Bob Geldof's right-hand man during Band Aid. She was fun to be around, and provided good, old-fashioned moral support. I hoped that she would also keep family and friends updated on my progress, and sponsors informed.
All my walks have benefited a charity because they are vehicles which can — so why not? This time I wanted a charity which benefited people in the countries on my route. There were plenty covering Kenya, Tanzania, Zimbabwe and Nigeria but little in between. Then, through my investigations, I came across Survival International, an organization which lobbies for the rights of threatened tribal peoples.
Now all I needed were the sponsors themselves, and I spent the next two years looking.
My aim was to get one major sponsor, since smaller ones often want more than their pound of flesh and rarely get satisfactory returns. I've been turned down only once for sponsorship when I've actually got in front of the decision makers, but now nobody wanted to meet me. The recession was biting hard, Saddam Hussein had invaded Kuwait, and the charred remains of a British girl, Julie Ward, had just been found in a Kenyan game park. Companies don't like sponsoring individuals at the best of times because of the high chance of failure, and no one wants their logo on a dead body.
Almost in desperation, I went to the British Footwear Fair at Olympia in August 1990, hoping to meet marketing directors. It was the wrong fair; all high heels and slingbacks. Kids' slippers with elephant motifs were about as African as it got. But Hi-Tec was there, standing out like a stubbed toe. I picked up their hiking boots and read the blurb. 'Tested on expeditions around the world,' it said.
So I asked the guy on the stand: 'Which expeditions?'
He didn't know. I told him about my walk and said that if he really wanted to test them, he should sponsor me. Luly and were invited to make a follow-up presentation to him at his office, which we did. The meeting went well and they agreed to get back to me within a fortnight.
Three months later I got a call to say no. I heard this on a Friday night, but by Monday morning I'd got them to put in half on the basis that I would come up with the rest by the end of February. Just £25,000 to find in two months, then.
Nick Gordon, the editor of You magazine, went some of the way to bridging that gap over a round of carpet golf in his office. I was very glad he came straight to the point because I can't play golf and it was my throw.
I went to Sydney in early February to promote Feet of Clay, the book I had written about my Australian journey. I worked my way west, hoping for a miracle. A sports injury equipment salesman heard me on a radio chat show in Perth, while driving home from the office. He called me up with an offer: a free massage in my hotel room. My first reaction was to tell him where to shove his sports injury equipment, but I accepted dinner. Across a candlelit table I asked him for sponsorship and he said he'd get onto it. I said I'd heard that one before.
I was tannoyed at the airport the next morning. Nicholas Duncan had persuaded his company, Niagara Therapy, to put in 5,000 Australian dollars. With two weeks to go before I headed for Africa, I was still £12,500 short.
When I got back to One Ten Expedition's office in London there was a box of shampoo waiting for me, sent by the marketing director of John Paul Mitchell salon hair care products. 'Because I heard your voice on the radio and thought you must have beautiful hair,' said the accompanying note.
I called him up, thanked him and asked him for money. Four days later we met in Kensington and he agreed to put in £2,000 then and there and £2,000 at the end of the walk. We said goodbye and I went back to my car to find it had been broken into. I'd left my briefcase in there with my passport, credit card and keys. I cancelled my credit card but I couldn't get out of the car park because I had no cash. Then I remembered that my boyfriend's mother had given me £20 for my birthday to buy a towelling dressing gown for the trip — much more practical than a towel — and I'd stuffed the money into the ashtray.
I was still £10,500 short on my original budget, but decided I couldn't hang around any longer. There was nothing left in the pot to pay Luly, but she very gallantly decided to continue working for me and be paid later. The One Ten Land Rover was duly shipped to Cape Town, loaded up with kit and food stores for the remoter places, in time to start on z April 1991. Towards the end, the pages in my diary looked like a wall of graffiti, until the final day, when the scribblings were given a priority number:
1) sew badge on late jacket 2) get reshaped insoles from Simon 3) to hank, get replacement card, cash, T/C 4) Phone Aunt Rabbit 5) sign four (six?) cheques for Nic re old parking tickets 6) Mark re photo agreement 7) put car in bin 8) take back video 9) clean flat of perishables 10) bone for Fraz 11) PACK! 12) record ans machine mess — 'Hello, this is Ffyona Campbell, I've gone for a walk…'

L'affirmation de la volonté


Extrait de l'œuvre d'Arthur Schopenhauer
"Le monde comme volonté et comme représentation"
Éditions Puf Quadrige - Traduit de l'Allemand par Auguste Burdeau

Livre Qatrième: La vonlonté s'affirme, puis se nie (54)

Le monde, en tant qu'objet représenté, offre à la volonté le miroir où elle prend connaissance d'elle-même, où elle se voit dans une clarté et avec une perfection qui va décroissant par degrés, le degré supérieur étant occupé par l'homme; c'est aussi que l'essence de l'homme trouve à se manifester pleinement d'abord par l'unité de sa conduite où tous les actes se tiennent, et qu'enfin cette unité, c'est la raison qui lui permet d'en prendre conscience, en lui permettant d'en embrasser l'ensemble, d'un coup d'oeil et in abstracto.

La volonté, la volonté sans intelligence (en soi, elle n'est point autre), désir aveugle, irrésistible, telle que nous la voyons se montrer encore dans le monde brut, dans la nature végétale, et dans leurs lois, aussi bien que dans la partie végétative de notre propre corps, cette volonté, dis-je, grâce au monde représenté, qui vient s'offrir à elle et qui se développe pour la servir, arrive à savoir qu'elle veut, à savoir ce qu'est ce qu'elle veut : c'est ce monde même, c'est la vie, telle justement qu'elle se réalise là. Voilà pourquoi nous avons appelé ce monde visible le miroir de la volonté, le produit objectif de la volonté. Et comme ce que la volonté veut, c'est toujours la vie, c'est-à-dire la pure manifestation de cette volonté, dans les conditions convenables pour être représentée, ainsi c'est faire un pléonasme que de dire : « la volonté de vivre », et non pas simplement « la volonté », car c'est tout un.

Donc, la volonté étant la chose même en soi, le fond intime, l'essentiel de l'univers, tandis que la vie, le monde visible, le phénomène, n'est que le miroir de la volonté, la vie doit être comme la compagne inséparable de la volonté : l'ombre ne suit pas plus nécessairement le corps ; et partout où il y a de la volonté, il y aura de la vie, un monde enfin. Aussi vouloir vivre, c'est aussi être sûr de vivre, et tant que la volonté de vivre nous anime, nous n'avons pas à nous inquiéter pour notre existence, même à l'heure de la mort. Sans doute l'individu, sous nos yeux, naît et passe, mais l'individu n'est qu'apparence ; s'il existe, c'est uniquement aux yeux de cet intellect qui a pour toute lumière le principe de raison suffisante, le principium individuationis : en ce sens, oui, il reçoit la vie à titre de pur don, qui le fait sortir du néant, et pour lui la mort c'est la perte de ce don, c'est la rechute dans le néant. Mais il s'agit de considérer la vie en philosophe, de la voir dans son Idée : alors nous verrons que ni la volonté, la chose en soi, qui se trouve sous tous les phénomènes, ni le sujet connaissant, le spectateur des phénomènes , n'ont rien à voir dans ces accidents de la naissance et de la mort. Naissance, mort, ces mots n'ont de sens que par rapport à l'apparence visible revêtue par la volonté, par rapport à la vie ; son essence, à elle volonté, c'est de se produire dans des individus, qui, étant des phénomènes passagers, soumis dans leur forme à la loi du temps, naissent et meurent : mais alors même ils sont les phénomènes de ce qui, en soi, ignore le temps mais qui n'a pas d'autre moyen de donner à son essence intime une existence objective. Naissance et mort, deux accidents qui au même titre, appartiennent à la vie ; elles se font équilibre ; elles sont mutuellement la condition l'une de l'autre, ou, si l'on préfère cette image, elles sont les pôles de ce phénomène, la vie, pris comme ensemble. (...)

Doute-t-on encore que la génération et la mort ne doivent être à nos yeux qu'un accident de la vie, accident propre à cette manifestation de la volonté, à elle seulement ? voici une nouvelle preuve : c'est que l'une et l'autre sont simplement le mouvement même dont la vie est toute faite, mais élevé à une puissance supérieure. Qu'est-ce en fin de compte que la vie ? un flux perpétuel de la matière, à travers une forme qui demeure invariable : de même l'individu passe, et l'espèce ne passe pas. Or, entre l'alimentation ordinaire et la génération, d'une part, les pertes ordinaires de substance et la mort de l'autre, il n'y a qu'une différence de degré. Quant au premier de ces deux points, on en trouve l'exemple le plus simple du monde et le plus clair chez la plante. La plante n'est que la répétition prolongée d'un seul et même acte, le groupement des fibres élémentaires, en feuilles et en brindilles ; c'est un rassemblement régulier de plantes semblables entre elles, qui se supportent mutuellement, et dont tout le désir est de se reproduire sans fin. Enfin ce désir arrive au comble de la satisfaction, quand, à travers tous les degrés des métamorphoses, elle parvient à la floraison, à la fructification : là est le résumé de toute son existence, de tous ses efforts; et ce qui, dans ce résultat, était l'objet de son aspiration, son but unique, c'est de réaliser par milliers et non plus un à un ces produits qu'elle cherche : des individus pareils à elle.(...)

Avant tout, ce qu'il faut bien comprendre, c'est que la forme propre de la manifestation du vouloir, la forme par conséquent de la vie et de la réalité, c'est le présent, le présent seul, non l'avenir, ni le passé: ceux-ci n'ont d'existence que comme notions, relativement à la connaissance, et parce qu'elle obéit au principe de raison suffisante. Jamais homme n'a vécu dans son passé, ni ne vivra dans son avenir : c'est le présent seul qui est la forme de toute vie ; mais elle a là un domaine assuré, que rien ne saurait lui ravir. Le présent existe toujours, lui et ce qu'il contient : tous deux se tiennent là , solides en place, inébranlables. Tel, au-dessus de la cataracte, l'arc-en-ciel. Car la volonté a pour propriété, à elle assurée, la vie ; et la vie, le présent. Parfois, quand nous reviennent en l'esprit tant de milliers d'années écoulés, tant de millions d'hommes qui y ont vécu, alors nous nous demandons : qu'est-ce qu'ils étaient donc? et de ce qu'ils étaient, qu'est-il advenu ? — Mais alors nous n'avons qu'à évoquer devant nous le passé de notre propre vie, qu'à en faire revivre les scènes dans notre imagination, puis à nous faire cette autre question : Qu'est-ce donc qu'était tout cela ? et qu'est devenu ce qui fut tout cela ? — Car la question est la même, ici, que pour les millions d'hommes de tout à l'heure, à moins de penser que le passé reçoit de la mort même, qui lui met le sceau, une existence nouvelle. Mais notre propre passé, même le plus récent, même la journée d'hier, n'est plus rien qu'un rêve creux de notre fantaisie; et de même l'existence de tous ces millions d'hommes, qu'était tout cela ? qu'est-ce que cela, aujourd'hui? — C'était, c'est la volonté, à qui la vie sert de miroir, la volonté avec la libre intelligence, qui dans ce miroir la reconnaît clairement. Quelqu'un se trouve-t-il encore peu en état de saisir cette vérité, ou s'y refuse-t-il : aux questions de tout à l'heure touchant le sort des générations disparues, qu'il ajoute encore celle-ci : Pourquoi lui, lui qui parle, a-t-il tant de bonheur, que d'avoir en sa possession cette chose si précieuse, si fugitive, la seule réelle, le présent ; tandis que ces générations d'hommes par centaines, tandis que les héros, les sages des temps, ont sombré dans la nuit du passé, sont tombés dans le néant ? Pourquoi lui, pourquoi ce mot, de si peu de valeur, est-il là bien réel? Ou encore, — la question sera plus brève, mais non moins étrange : Pourquoi ce maintenant-ci, son maintenant à lui, est-il justement maintenant ? pourquoi n'a-t-il pas été il y a longtemps déjà ? On le voit par la singularité même de la question qu'il pose : à ses yeux son existence et son temps sont deux choses indépendantes entre elles ; celle-ci s'est trouvée jetée au milieu de celui-là, au fond, il admet deux maintenant, l'un qui appartient à l'objet, l'autre au sujet, et il se réjouit du hasard heureux qui les a fait coïncider. Mais en réalité, ce qui constitue le présent, c'est, — je l'ai fait voir dans mon essai sur le Principe de raison suffisante,— le point de contact de l'objet avec le sujet, l'objet qui a pour forme le temps, avec le sujet qui n'a pour forme aucune des expressions de la raison suffisante. Or un objet quelconque n'est que la volonté, mais passée à l'état de représentation, et le sujet est le corrélatif nécessaire de l'objet; d'autre part, il n'y a d'objets réels que dans le présent : le passé et l'avenir sont le champ des notions et fantômes ; donc le présent est la forme essentielle que doit prendre la manifestation de la volonté : il en est inséparable. Le présent est la seule chose qui toujours existe, toujours stable, inébranlable. Aux yeux de l'empiriste, rien de plus fugitif ; pour le regard du métaphysicien, qui voit par delà les formes de l'intuition empirique, il est la seule réalité fixe, le nunc stans des scolastiques. Ce qu'il contient a pour racine et pour appui la volonté de vivre, la chose en soi ; et nous sommes cette chose. Quant à ce qui en chaque instant devient et disparaît, ce qui a été jadis ou sera un jour, tout cela fait partie du phénomène en tant que tel, grâce aux lois formelles qui lui sont propres et qui rendent possible le devenu1 et l'anéantissement. A la question : Quid fuit? il faut donc répondre : Quod est; et à celle-ci : Quid erit? — Quod fuit. — Entendez ces mots dans le sens précis: le rapport n'est pas de similitude, mais d'identité. Car la propriété de la volonté, c'est la vie; et celle de la vie, le présent. Aussi chacun a-t-il le droit de se dire : « Je suis, une fois pour toutes, maître du présent ; durant l'éternité entière, le présent m'accompagnera, comme mon ombre : aussi je n'ai point à m'étonner, à demander pourquoi ailleurs il n'est plus qu'un passé, et comment il se fait qu'il tombe justement maintenant. »

Le temps peut se comparer à un cercle sans fin qui tourne sur lui-même : le demi-cercle qui va descendant serait le passé ; la moitié qui remonte, l'avenir. En haut est un point indivisible, le point de contact avec la tangente : c'est là le présent inétendu. De même que la tangente, le présent n'avance pas, le présent, ce point de contact entre l'objet qui a le temps pour forme, et le sujet qui est sans forme, parce qu'il sort du domaine de ce qui peut être connu, étant la condition seulement de toute connaissance. Le temps ressemble encore à un courant irrésistible, et le présent à un écueil, contre lequel le flot se brise, mais sans l'emporter. La volonté prise en soi n'est pas plus que le sujet de la connaissance soumise au principe de raison suffisante : au reste ce sujet, en un sens, c'est elle-même, ou du moins sa manifestation. Et de même que la volonté a pour compagne assurée la vie, qui est son expression propre, de même le présent a pour compagne assurée la vie, dont il est l'unique manifestation. Donc nous n'avons à nous occuper ni du passé qui a précédé la vie, ni de l'avenir après la mort; au contraire, nous avons à reconnaître le présent pour la forme unique sous laquelle puisse se montrer la volonté. (...) L'objet qui manifeste la volonté a pour forme essentielle le présent, ce point sans étendue qui divise en deux le temps sans bornes, et qui demeure en place , invariable , semblable à un perpétuel midi, auquel jamais ne succéderait la fraîcheur du soir. Le soleil réel brille sans interruption, et pourtant il semble s'enfoncer dans le sein de la nuit : eh bien, quand l'homme redoute la .mort, y voyant son anéantissement, c'est comme s'il s'imaginait que le soleil, au soir, dût s'écrier : « Malheur à moi ! je descends dans l'éternelle nuit. » Et inversement, celui-ci à qui le fardeau de la vie pèse, qui sans doute aimerait la vie et qui y tient, mais en en maudissant les douleurs, et qui est las d'endurer le triste sort qui lui est échu en partage, celui-là n'a pas à espérer de la mort sa délivrance, il ne peut se libérer par le suicide : c'est grâce à une illusion que le sombre et froid Orcus lui paraît le port, le lieu de repos. La terre tourne, va de la lumière aux ténèbres; l'individu meurt : mais le soleil, lui, brille d'un éclat ininterrompu, dans un éternel midi. A la volonté de vivre est attachée la vie : et la forme de la vie, c'est le présent sans fin ; cependant les individus, manifestations de l'Idée , dans la région du temps apparaissent, disparaissent, pareils à des rêves instables. — Le suicide donc nous apparaît comme un acte inutile, insensé : et quand nous serons descendus plus profondément dans la théorie, c'est sous un jour plus fâcheux encore que nous le verrons.

[...] Soit un homme qui aurait comme incorporé à son caractère les vérités déjà exposées jusqu'ici, et qui pourtant n'aurait été conduit ni par son expérience personnelle, ni par des réflexions suffisamment profondes, jusqu'à reconnaître que la perpétuité des souffrances est l'essence môme de la vie ; qui au contraire se plairait à vivre, qui dans la vie trouverait tout à souhait; qui, de sens rassis, consentirait à voir durer sa vie, telle qu'il l'a vue se dérouler, sans terme, ou à la voir se répéter toujours; un homme chez qui le goût de la vie serait assez fort pour lui faire trouver le marché bon, d'en payer les jouissances au prix de tant de fatigues et de peines dont elle est inséparable : cet homme serait « comme bâti à chaux et à sable sur cette boule arrondie à souhait et faite pour durer» (Goethe); il n'aurait rien à craindre : protégé par cette vérité dont nous le munissons comme d'une cuirasse, il regarderait en face, avec indifférence, voler tout autour de lui la mort portée sur les ailes du temps : à ses yeux pure apparence, fantôme vain, impuissant, bon à effrayer les faibles, mais sans pouvoir sur qui a conscience d'être cette même volonté dont l'univers est la manifestation ou le reflet, et sur qui sait par quel lien indissoluble appartiennent à cette volonté et la vie et le présent, seule forme convenable à sa manifestation : celui-là ne peut rien craindre de je ne sais quel passé ou quel avenir indéfini, dont il ne serait pas; il n'y voit qu'une pure fantasmagorie, un voile de Maya, et il a aussi peu à craindre de la mort, que le soleil a à craindre delà nuit. (...)

Dire que la volonté s'affirme, voici le sens de ces mots: quand, dans sa manifestation, dans le monde et la vie, elle voit sa propre essence représentée à elle-même en pleine clarté, cette découverte n'arrête nullement son vouloir: cette vie, dont le mystère se dévoile ainsi devant elle, elle continue néanmoins à la vouloir, non plus comme par le passé, sans s'en rendre compte, et par un désir aveugle, mais avec connaissance, conscience, réflexion. — Et quant au fait contraire, la négation de la volonté de vivre, il consiste en ce que, après cette découverte, la volonté cesse, les apparences individuelles cessant, une fois connues pour telles, d'être des motifs, des ressorts capables de la faire vouloir, et laissant la place à la notion complète de l'univers pris dans son essence, et comme miroir de la volonté, notion encore éclairée par le commerce des Idées, notion qui joue le rôle de calmant pour la volonté: grâce à quoi celle-ci, librement, se supprime.