
Extrait du livre « 25-35 ans, l’âge du labyrinthe »
Edition Bayard Centurion (2005) - Collection Questions Débat
Entretien d’Isabelle Vial, journaliste au pèlerin, et de Françoise Sand psychothérapeute et conseillère conjugale et familiale au CLER (Centre de Liaison des Equipes de Recherche)
Françoise Sand : D'une certaine façon, oui. La vie relationnelle adulte ne peut exister de façon satisfaisante qu'une fois découverte l'impossibilité de faire de l'autre un objet, de le garder sous son emprise. Toute progression demande d'ajuster des différences sans exiger de l'autre d'être conforme à tel ou tel modèle. Or l'enfance est caractérisée par la toute-puissance, liée à l'expérience d'une vie rattachée sans véritable distinction à celle de ses parents. Les enfants restent longtemps dans l'illusion qu'ils peuvent tout saisir, tout connaître, tout comprendre, comme leurs parents.
Quand on est parent, on vit aussi dans cette collusion: on sait mieux que l'enfant ce qui est bon pour lui. On le « couve». L' autonomisation passe par des limitations de ce fantasme. Toute l'intelligence de l'éducation consiste à conjuguer cette protection initiale indispensable avec l'émergence d'une liberté, source d'individualisation mais aussi de risques, qu'il faut encadrer. Or vos parents ont sans doute eu du mal à équilibrer ces deux pôles. Est-ce l'explication au marasme dans lequel se retrouvent aujourd'hui certains de leurs enfants? Les tentatives de suicide, la «défonce» par la drogue ou la vitesse, les maladies du mal-être, les troubles alimentaires ... Ces comportements sont liés à l'angoisse qui saisit certains lorsqu'ils découvrent qu'ils n'ont pas la capacité de trouver en eux-mêmes une issue, parce que, trop précocement, on leur a laissé croire qu'ils étaient capables de tout résoudre ou qu'on les a «cocoonés» indûment, sans poser assez de limites et d'interdits. Ils ont manqué de mises en garde, or la limite rassure. Ils se sentent insécurisés, non seulement du point de vue affectif car leur relation avec leurs parents a souvent été mouvementée, mais aussi au moment de décider d'un projet de vie, car leurs parents leur ont laissé croire durant toute leur enfance que c'était à eux, et rien qu'à eux, de décider.
I. V. : Mais ces hésitations ne s'expliquent-elles pas aussi par l'agitation qui caractérise notre époque?
F. S. : Grâce aux progrès techniques, nous vivons effectivement une accélération de notre manière de vivre. Quelle que soit la distance, on peut tout voir en temps réel. Tout devient accessible presque immédiatement. La technique nous permet d'effectuer toutes les tâches de plus en plus rapidement. Votre génération a été élevée avec plusieurs postes de télévision à la maison, un téléphone fixe et plusieurs téléphones mobiles, Internet et des écrans allumés en permanence. À tout moment, occupé par une activité, vous vous trouvez requis par une nouvelle sollicitation. Cette façon d'être toujours «sur la brèche », de s'éparpiller, de mener plusieurs actions en même temps vous a modelés. Elle a pu rendre difficile la communication avec vous-mêmes, la prise de conscience de vos émotions. L'intériorité est nécessaire pour ne pas se laisser aspirer par cette effervescence. C'est encore plus difficile pour les garçons que pour les filles: elles parviennent mieux à gérer deux préoccupations différentes en même temps alors qu'un homme, quand il est pris dans une action, s'y engage tout entier.
Ajoutons à ces phénomènes que la précocité est prônée comme un signe de réussite. La rapidité et la précocité procurent une ivresse très profonde, elles donnent l'impression de maîtriser le cours des choses. La société vous stimule constamment à aller plus vite, à recevoir plus de messages simultanément. Il vous semble plus grisant de conduire à 150 kilomètres heure que de «traînasser» à 90.

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