Le goût de vivre





La vie et la mort
Oeuvre de 1916 du peintre symboliste
Gustav Klimt
(1862-1918)





Extrait de l'œuvre de Jacques Grand’Maison
"Une philosophie de la vie"
Les Éditions Leméac (1977), Collection : À hauteur d’homme.


Les vieux humanistes parlaient du « sens » de la vie, de son caractère sacré, de ses origines et de ses finalités dans l'au-delà.
La cité occidentale moderne a déplacé les préoccupations du côté des « niveaux » de vie.
Et récemment les contestataires ont porté l'intérêt vers les « styles » de vie.
Voici qu'une révolution culturelle met davantage l'accent sur le « goût » de vivre.

Cette évolution vue en raccourci manifeste-t-elle une mouvance importante des sensibilités morales, un changement d'orientation de la vie et de la conscience ? Arrêtons-nous un moment sur ces expressions familières. En brisant leur écorce, nous en tirerons bien quelques riches amandes.

Au départ, signalons la difficulté d'une telle opération. Les « raisons » de vivre que véhiculaient les humanismes d'hier, avaient au moins l'avantage d'attirer l'attention sur le contenu de l'existence, sur la qualité de la vie. Peu à peu on a glissé vers des préoccupations de contenants : les niveaux et les styles de vie. La cité libérale, pragmatique, matérialiste se mesurait au mètre des quantités. Il y eut sûrement une réaction vitale dans le nouveau questionnement des styles de vie par les contestataires. C'était la première brèche. Mais la liquidation des sagesses historiques avait appauvri les philosophies de base. On se retrouvait très démunis pour « juger » des niveaux ou des styles de vie.

Par ailleurs, il faut comprendre pourquoi les esprits modernes hésitent à réinterroger les humanismes d'hier. Ceux-ci semblent proposer des « sens » a priori, tout faits et même préfabriqués. Une conscience plus libre et plus critique n'accepte pas des normes imposées uniquement au nom de la tradition et de l'autorité. Une certaine mentalité expérimentale diffusée par les révolutions scientifiques, industrielles et politiques est réfractaire à des absolus religieux ou autres qui feraient bon marché des cheminements de l'intelligence et de la conscience. À partir d'une expérience humaine plus libre et plus critique, on remet en cause certaines prétentions des humanismes traditionnels. Prétentions d'offrir une conception globale et sans faille de l'homme, de la nature « éternelle », de l'ordre social essentiel, de la vie parfaite, etc.

Plusieurs contemporains en sont donc venus progressivement à tout centrer sur l'expérience de vie, comme lieu décisif de référence pour l'intelligence comme pour l'action. Une forte sensibilité subjective allait naître de ce rapatriement de l'instance morale dans la conscience en situation. Mais les expériences de vie ne parlent pas d'elles-mêmes ? Comment les évaluer ? Quels rapports établir entre elles ? Qu'est-ce qui va les unifier dans le même homme ? Chacune des sciences humaines offre des techniques particulières de compréhension. Mais elles ne peuvent vraiment embrasser l'ensemble de l'expérience humaine, individuelle et sociale, intuitive, affective, esthétique, mystérieuse tout autant qu'historique, etc.

Beaucoup de contemporains sentent plus ou moins consciemment les limites de la science, des techniques ou encore des idéologies politiques. L'homme échappe en définitive à tout cela. Il en est de même de la vie. Je soupçonne ici un nouveau scepticisme latent face à tout ce qui identifie la cité moderne : ses grandes organisations, ses techniques prestigieuses, ses théories sociales compliquées, ses propagandes politiques artificielles.

On a donc écarté les anciennes raisons de vivre avec la disparition des traditions. On a démystifié la société des niveaux de vie. Les styles de vie se repoussent les uns les autres comme les modes évanescentes. Que reste-t-il alors ?

Malgré les fragilités de l'expérience humaine actuelle, plusieurs se disent : « l'important, c'est de vivre sa vie, à fond, avec goût ». Les raisons et les styles de vie viendront après. Rostand évoquerait ici l'instinct vital qui sauve l'homme de ses angoisses intérieures et des menaces extérieures. Comment cela se traduit-il chez nous ? Le travail, l'amour, les loisirs, les rapports sociaux vont être définis de plus en plus en fonction d'un goût de vivre, qu'il faut expliciter ici. N'accolons pas trop vite un jugement moral ou une interprétation scientifique. Que ce soit le soupçon d'une régression infantile ou l'expression d'un désespoir face à un monde impossible et incompréhensible. Bien sûr, cette démarche du « vivre d'abord » est réductrice. Mais elle contient une sorte de pulsion vitale qui est le premier indice d'une reprise en main de soi et de sa vie. Si le sel s'affadit, avec quoi salera-t-on ?

Cette expression « goût de vivre » a de riches connotations positives, comme l'autre expression plus collective : le goût du Québec. On récupère ici un univers de sensibilité et d'affectivité, trop laissé pour compte dans les humanismes passés et dans la société moderne technicienne. L'homme d'hier et d'aujourd'hui se serait trop confiné à l'écorce de sa vie. Il veut maintenant rejoindre le noyau et la chair qui l'entourent. Il n'accepte plus une morale de la pulpe protectrice ou même de l'ordre ou des racines. C'est la sève, la chair et l'amande qui l'intéressent.

Notons déjà un premier mouvement d'intériorité, une plus grande proximité du cœur et aussi une certaine logique très défendable. En effet, l'arbre avec ses racines, son tronc, ses branches et ses feuilles est second par rapport à sa sève, à son oxygène et à ses fruits, par rapport à ceux qui goûtent sa beauté, sa fraîcheur et ses produits. La genèse biblique montre l'accès de l'homme à sa liberté quand il est passé du pommier à la pomme. On a oublié cet aspect positif du drame. Depuis lors, l'homme malgré ses hésitations et les interdits, s'est apprivoisé progressivement à cette expérience directe et intérieure de la vie. Mais il a fallu bien du temps pour dépasser la morale du fruit défendu, pour relativiser le « principe de réalité », pour mordre les fruits de la vie sans mauvaise consciente ou sans fausse angoisse.

Notre conscience contemporaine comporte peut-être un inédit historique. Désormais l'homme va du fruit à l'arbre, du goût de la vie à ses structures nécessaires, de la liberté à l'ordre conçu d'abord comme soutien. La démarche éthique est inversée. Ce n'est pas si bête ! Comment comprendre et maîtriser une vie qu'on n'a pas appris à goûter, à aimer. Le goût de vivre redonne ainsi à l'intelligence, à l'amour, à la liberté leur premier élan vital. Ce goût fonde peut-être une nouvelle espérance face à toutes ces fatalités que des religions, des sciences et des politiques mal comprises ont présentées comme une pulpe infranchissable et emprisonnante.

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